Mieux qu’un homme

Vouloir être un homme ? Je suis mieux que ça. Je m’en fous du pénis. Je m’en fous de la barbe et de la testostérone, j’ai tout ce qu’il me faut en agressivité et en courage. Mais bien sûr que je veux tout, comme un homme, dans un monde d’hommes, je veux défier la loi. Frontalement. Pas de biais, pas en m’excusant. Je veux obtenir plus que ce qui m’était promis au départ. Je ne veux pas qu’on me fasse taire. Je ne veux pas qu’on m’explique ce que je peux faire. Je ne veux pas qu’on m’ouvre les chairs pour me faire gonfler la poitrine. Je ne veux pas avoir un corps de fillette longiligne alors que j’approche de la quarantine. Je ne veux pas fuir le conflit pour ne pas dévoiler ma force et risque de perdre ma féminité.

Virginie Despentes, King Kong Théorie

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Manque de qualités viriles

Plus un type manque de qualités viriles, plus il est vigilant sur ce que font les femmes. Et, à l’inverse, plus un bonhomme a d’assurance, mieux il supporte la diversité d’attitudes chez les filles, et leur masculinité. C’est pourquoi on n’est jamais aussi vertement et strictement rappelées à l’ordre qu’en arrivant chez les nantis : là où la masculinité ne va pas du tout de soi chez les mâles, les femelles sont priées de la jouer hypersoumises.

Virginie Despentes, King Kong Théorie

Douceur des coups

Quel avantage tirons-nous de notre situation qui vaille qu’on collabore si activement ? Pourquoi les mères encouragent-elles les petits garçons à faire du bruit alors qu’elles enseignent aux filles à se taire ? Pourquoi continue-t-on de valoriser un fils qui se fait remarquer quand on fait honte à une fille qui se démarque ? Pourquoi apprendre aux petites la docilité, la coquetterie et les sournoiseries, quand on fait savoir aux gamins mâles qu’ils sont là pour exiger, que le monde est fait pour eux, qu’ils sont là pour décider et choisir ? Qu’y a-t-il de si bénéfique pour les femmes dans cette façon dont les choses se passent qui vaille qu’on y aille si doucement, dans les coups que nous portons ?

Virginie Despentes, King Kong Théorie

Femmes de pouvoir

C’est que celles d’entre nous qui occupent les meilleures places sont celles qui ont fait alliance avec les plus puissants. Les plus capables de se taire quand elles sont trompées, de rester quand elle sont bafouées, de flatter les ego des hommes. Les plus capables de composer avec la domination masculine sont évidemment celles qui sont aux bons postes, puisque ce sont encore eux qui admettent ou excluent les femmes des fonctions de pouvoir. Les plus coquettes, les plus charmantes, les plus amicales avec l’homme. Les femmes qu’on entend s’exprimer sont celles qui savent faire avec eux. De préférence celles qui pensent le féminisme comme une cause secondaire, de luxe. Celles qui ne vont pas prendre la tête avec ça. Et plutôt les femmes les plus présentables, puisque notre qualité première reste d’être agréables. Les femmes de pouvoir sont les alliées des hommes, celles d’entre nous qui savent le mieux courber l’échine et sourire sous la domination. Prétendre que ça ne fait même pas mal. Les autres, les furieuses, les moches, les fortes têtes, sont asphyxiées, écartées, annulées. Non grata dans le gratin.

Virginie Despentes, King Kong Théorie

Objets sexuels

Peut-être existe-t-il en effet des féministes puritaines refusant d’envisager que les femmes puissent être des objets sexuels dans quelque circonstance que ce soit ; mais on a surtout l’impression d’un malentendu persistant. Le problème n’est évidemment pas qu’une femme puisse être envisagée comme un objet sexuel par des hommes qui, par ailleurs, la voient comme une personne globale, dotée d’un libre arbitre. Le problème est qu’elle existe socialement comme un objet sexuel ; qu’elle soit réduite à cela et qu’elle ne puisse jamais affirmer pleinement sa dimension de sujet. Natacha Henry montre bien comment ceux qu’elle appelle les « mecs lourds » se servent de remarques crues, adressées à une collègue, une subordonnée ou une parfaite inconnue, non pas pour séduire (ou alors, ils s’y prennent vraiment très mal), mais pour disqualifier, pour humilier, pour marquer une domination. Quand un vieil avocat, croisant un confrère accompagné de sa jeune stagiaire, lui lance : « C’est ta stagiaire pipe ? », il est difficile de ne pas s’en formaliser en alléguant que, après tout, « les femmes sont des objets sexuels ».

Mona Chollet, Beauté fatale

Phallus inversé

La représentation du vagin comme phallus inversé, que Marie-Christine Pouchelle découvre dans les écrits d’un chirurgien du Moyen Age, obéit aux mêmes oppositions fondamentales entre le positif et le négatif, l’endroit et l’envers, qui s’imposent dès que le principe masculin est posé en mesure de toute chose. Sachant ainsi que l’homme et la femme sont perçus comme deux variantes, supérieure et inférieure, de la même physiologie, on comprend que, jusqu’à la Renaissance, on ne dispose pas de terme anatomique pour décrire en détail le sexe de la femme que l’on se représente comme composé des mêmes organes que celui de l’homme, mais organisés autrement. Et aussi que, comme le montre Yvonne Knibiehler, les anatomistes du début du XIXè siècle (Virey notamment), prolongeant le discours des moralistes, tentent de trouver dans le corps de la femme la justification du statut social qu’ils lui assignent au nom des oppositions traditionnelles entre l’intérieur et l’extérieur, la sensibilité et la raison, la passivité et l’activité.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

La peur de grossir

Il est frappant de constater autour de soi le nombre de femmes qui se sont résignées à une sorte de frigidité gustative, tirant un trait sur cette source de plaisir, de connaissance et d’expérience du monde pourtant non négligeable que représente la nourriture. Elles n’envisagent plus cette dernière, quand elles n’y voient pas une menace, que sous l’angle de ses propriétés diététiques. Le parallèle avec le sexe n’est pas absurde : la peur de grossir évoque la peur de tomber enceinte qui hantait les femmes avant la diffusion de la contraception ; une peur qui perturbe le plaisir ou conduit à l’abstinence pure et simple. Naomi Wolf décrit d’ailleurs l’obsession de la minceur comme un nouveau genre de culte religieux puritain, impliquant le « renoncement au monde », et dans lequel l’examen impitoyable du corps a remplacé l’examen de conscience d’autrefois.

Mona Chollet, Beauté fatale