Une sociologie politique de l’acte sexuel

Une sociologie politique de l’acte sexuel ferait apparaître que, comme c’est toujours le cas dans une relation de domination, les pratiques et les représentations des deux sexes ne sont nullement symétriques. Non seulement parce que les filles et les garçons ont, jusque dans les sociétés euro-américaines d’aujourd’hui, des points de vue très différents sur la relation amoureuse, le plus souvent pensée par les hommes dans la logique de la conquête (notamment dans les conversations entre amis, qui font une grande place à la vantardise à propos des conquêtes féminines), mais parce que l’acte sexuel lui-même est conçu par les hommes comme une forme de domination, d’appropriation, de « possession ». De là l’écart entre les attentes probables des hommes et des femmes en matière de sexualité – et les malentendus, liés à des mauvaises interprétations des « signaux », parfois délibérément ambigus, ou trompeurs, qui en résultent. À la différence des femmes, qui sont socialement préparées à vivre la sexualité comme une expérience intime et fortement chargée d’affectivité qui n’inclut pas nécessairement la pénétration mais qui peut englober un large éventail d’activités (parler, toucher, caresser, étreindre, etc.), les garçons sont inclinés à « compartimenter » la sexualité, conçue comme un acte agressif et surtout physique de conquête orienté vers la pénétration et l’orgasme. Et bien que, sur ce point comme sur tous les autres, les variations soient évidemment très considérables selon la position sociale, l’âge – et les expériences antérieures -, on peut inférer d’une série d’entretiens que des pratiques apparemment symétriques (comme la fellatio et le cunnilingus) tendent à revêtir des significations très différentes pour les hommes (enclins à y voir des actes de domination, par la soumission ou la jouissance obtenue) et pour les femmes. La jouissance masculine est, pour une part, jouissance de la jouissance féminine, du pouvoir de faire jouir : ainsi Catharine MacKinnon a sans doute raison de voir dans la « simulation de l’orgasme » (faking orgasm), une attestation exemplaire du pouvoir masculin de rendre l’interaction entre les sexes conforme à la vision des hommes, qui attendent de l’orgasme féminin une preuve de leur virilité et la jouissance assurée par cette forme suprême de la soumission. De même, le harcèlement sexuel n’a pas toujours pour fin la possession sexuelle qu’il semble poursuivre exclusivement : il arrive qu’il vise la possession tout court, affirmation pure de la domination à l’état pur.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

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