Contraindre le corps des femmes

La tenue soumise qui est imposée aux femmes kabyles est la limite de celle qui s’impose aux femmes, aujourd’hui encore, aux Etats-Unis comme en Europe, et qui, comme nombre d’observateurs l’ont montré, tient en quelques impératifs : sourire, baisser les yeux, accepter les interruptions, etc. Nancy M. Henley montre comment on enseigne aux femmes à occuper l’espace, à marcher, à adopter des positions du corps convenables. Frigga Haug a aussi essayé de faire resurgir (par une méthode appelée memory work visant à évoquer des histoires d’enfance, discutées et interprétées collectivement) les sentiments liés aux différentes parties du corps, aux dos qu’il faut tenir droits, aux ventres qu’il faut rentrer, aux jambes qu’il ne faut pas écarter, etc., autant de postures qui sont chargées d’une signification morale (tenir les jambes écartées est vulgaire, avoir un gros ventre atteste un manque de volonté, etc.). Comme si la féminité se mesurait à l’art de « se faire petite » (le féminin, en berbère, se marque par la forme du diminutif), les femmes restent enfermées dans une sorte d’enclos invisible (dont le voile n’est que la manifestation visible) limitant le territoire laissé aux mouvements et aux déplacements de leurs corps (alors que les hommes prennent plus de place avec leur corps, surtout dans les espaces publics). Cette sorte de confinement symbolique est assuré pratiquement par leur vêtement qui (c’était encore plus visible à des époques plus anciennes) a pour effet, autant que de dissimuler le corps, de le rappeler continuellement à l’ordre (la jupe remplissant une fonction tout à fait analogue à la soutane des prêtres), sans avoir besoin de rien prescrire ou interdire explicitement (« ma mère ne m’a jamais dit de ne pas tenir mes jambes écartées ») : soit qu’il contraigne de diverses manières les mouvements, comme les talons hauts ou le sac qui encombre constamment les mains, et surtout la jupe qui interdit ou décourage toutes sortes d’activités (la course, diverses façons de s’asseoir, etc.), soit qu’il ne les autorise qu’au prix de précautions constantes, comme chez ces jeunes femmes qui tirent sans cesse sur une jupe trop courte, s’efforcent de couvrir de leur avant-bras un décolleté trop ample ou doivent faire de véritables acrobaties pour ramasser un objet en maintenant les jambes serrées. Ces manières de tenir le corps, très profondément associées à la tenue morale et à la retenue qui conviennent aux femmes, continuent à s’imposer à elles, comme malgré elles, même lorsqu’elles cessent d’être imposées par le vêtement (telle la marche à petits pas rapides de certaines jeunes femmes en pantalon et talons plats). Et les poses ou les postures relâchées, comme le fait de se balancer sur son siège ou de mettre les pieds sur le bureau, que s’accordent parfois les hommes – de haut statut -, au titre d’attestation de pouvoir ou, ce qui revient au même, d’assurance, sont à proprement parler impensables pour une femme.

Pierre Bourdieu, La domination masculine

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