Le grand baroudeur

Aujourd’hui j’ai envie de vous parler de ce profil type qu’on croise (trop souvent) sur les sites de rencontre : celui du grand baroudeur. Vous savez le mec qui, sur son profil, n’affiche que des photos prises aux quatre coins du monde : sable blanc, villages pittoresques, sommets enneigés et bien sûr, sa plus grande fierté, une photo sous marine le montrant, bouteille sur le dos, caressant les coraux. Trop mignon ! Alors prêtes à en prendre plein les yeux ? En même temps il est l’incarnation du bonheur. Jamais sans ses lunettes de soleil (et sa GoPro), éternellement souriant, détendu et bronzé, he oui les filles ! Lui il passe tout son temps libre à voyager tavu.

Le grand baroudeur considère que les voyages c’est la vie, c’est sa caution sociale, c’est la preuve de son inégalable ouverture d’esprit. Le grand baroudeur pense que si tu ne voyages pas c’est que t’as pas compris le grand mystère de l’existence voire même, on peut le dire, que t’as raté ta vie. Et il recherche une aventurière qui n’a pas peur des lézards et qui aime les bermudas, prête à l’accompagner dans ses aventures fantastiques, lui, l’Indiana Jones des temps modernes.

Mais c’est quoi le problème avec le grand baroudeur en fait ? Il a l’air sympa non ? Soyons clair-es, ce n’est pas le fait qu’il aime voyager, chacun ses hobbies j’ai envie de dire. Mais rien que ça déjà le grand baroudeur il a du mal à l’accepter. Difficile pour lui de comprendre que certaines personnes n’ont pas envie de voyager, qu’elles n’ont pas moins de valeurs si elles ne partent pas à la rencontre de l’autochtone, qu’elles ne sont pas moins cultivées ni moins intéressantes que lui, et que ne pas aimer voyager n’est ni une tare, ni une anomalie génétique, pas plus qu’un signe de dépression sévère.

En fait le souci du grand baroudeur est assez simple à résumer : il a une attitude classiste qui pue du cul. Car il oublie que voyager est un luxe (et qu’il n’existe pas d’arbres à billets), que ce n’est pas accessible à tous-tes et ce même si tu pars à l’aventure en espadrilles muni-e de ton Eastpak du lycée. Parce que le grand baroudeur te dira sans sourciller à toi, femme, que le monde est aussi safe que le pays des licornes, que les gens sont tous choupinous et que tu n’as pas à avoir peur. La preuve : lui il parcourt la planète en long en large et en travers depuis qu’il a douze ans, il loge chez l’habitant, pauvre, mais qui a le cœur sur la main et partage sa pitance, et n’a jamais rencontré de difficultés. « Essaie c’est tellement enrichissant ! ». En même temps c’est un mec dans un monde de mecs, il ne mesure déjà pas la flippe que peuvent ressentir les femmes quand elles se déplacent dans leur propre ville alors faut pas trop lui en demander !

Et surtout le grand baroudeur croit que tout le monde peut voyager vu que tout le monde a le droit à des congés payés. Logique Monique ! Pourtant dans le vrai monde, celui sans licornes qui n’est pas toujours safe, les ouvrier-ères partent beaucoup moins souvent en vacances que les cadres supérieur-es par exemple. Mais qui l’aurait cru ? Euh, les ouvriquoi ? Lui parlez pas des familles monoparentales, des personnes à faibles revenus, au chômage, au RSA, malades, handicapées… On croirait qu’il n’en a jamais croisées. En même temps il a pas le temps, son avion décolle dans une demi-heure.

Son empathie est donc réservée aux authentiques démuni-es, celleux qui meurent de faim et qu’il croise lors de ses périples, leur offrant une généreuse minute de bonheur dans leur triste existence en leur autorisant un selfie en sa compagnie, trophée qu’il s’empressera de poster sur Instagram pendant sa pause macchiato au Starbucks de la ville des riches #moietlesenfantspauvressocute

Alors oui on a bien compris qu’il aimait ça parcourir le monde (et le faire savoir). Mais attention, si lui peut voyager ce n’est pas parce qu’il est privilégié ! Que neni ! Vous n’avez rien compris ! En fait c’est juste une question de volonté parce que c’est bien connu, quand tu veux tu peux. Et quand il aborde une prétendante au rôle de compagne de routes poussiéreuses, il lui semble toujours opportun d’engager la discussion ou de la questionner sur ses habitudes de voyage. Loin d’envisager le malaise potentiel de son interlocutrice face à cette inquisition économique (il s’en tape le péroné), il pousse le vice jusqu’à jouer l’étonnement, la pitié, voire même, l’horreur, en découvrant qu’elle n’a jamais visité le Québec. « WHAT? Ne me dis pas que tu ne t’es jamais rendue au lac Témiscouata young lady ? » (Oui le grand baroudeur est polyglotte).

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Le soucis c’est que le grand baroudeur n’imagine pas une seule seconde que son attitude est… how do you say in french… oh yes, méprisante ! Après tout c’est pas de sa faute à lui, il n’empêche personne de vivre une vie aussi exaltante que la sienne. « Tends les bras au monde et le monde viendra te faire des bisous dans le cou ». C’est un proverbe qu’une descendante directe d’Atahualpa lui a confié lors de son dernier voyage au Pérou. Et si ses remarques ne sont pas appréciées, il en déduit en toute logique que son interlocutrice devrait élargir un peu plus son horizon la pauvresse.

C’est vrai après tout, si certaines se sentent faner à l’ombre de sa trépidante existence peuplée de bébés tigres et de fleurs de cerisiers, qu’est-ce qu’il y peut le grand baroudeur ? Les critiques ? Quelles critiques ? Une personne comme lui, si ouverte au monde et aux autres, ne peut pas être accusée de mépris social. La jalousie quel fléau j’vous jure, ce monde est gangrené, les gens devraient vraiment aller voir ce qui se passe ailleurs. La pauvreté, la misère, les… C’est souvent à ce moment-là qu’il comprend que son interlocutrice l’a envoyé visiter son ignore list. Fin du voyage.

Ce portrait n’a malheureusement rien d’anecdotique. On dirait que voyager est devenu aujourd’hui un nouveau standing, un nouveau « must do », une nouvelle manière de se mettre en avant. Sauf que voyager n’est pas qu’une question de vouloir mais surtout une question de pouvoir. Je me demande si le grand baroudeur sera capable un jour de s’intéresser sincèrement aux autres, les ploucs, celleux qui ne voyagent pas et regardent « Tellement vrai » en charentaises, et à la réalité de ce qu’ielles vivent / subissent au quotidien. I hope so !

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